TABLE
DES MATIÈRES
Introduction
1 Contre tout ce qui est obligatoire
2 Contre les canons de la pensée
3 Contre la très manifeste injustice de l'école
4 Contre la trouille
5 Contre l'oppression des adultes sur les enfants
6 Contre les maîtres
7 Contre la confusion entre apprendre, savoir, connaître
8 Contre l'assujettissement du sexe mineur
9 Contre le manque à vivre
10 Contre la normalisation
11 Parce que je t'aime et qu'on n'a rien à perdre
CATHERINE BAKER
INSOUMISSION
À L'ÉCOLE OBLIGATOIRE
Chapitre 4
CONTRE LA TROUILLE
En réalité, Marie, avant de concevoir
toutes les bonnes raisons qu'on a de ne pas mettre les enfants à
l'école, j'ai agi spontanément, comme d'instinct, pour t'éviter
de vivre toute ton enfance dans la peur.
À l'école, on a peur.
Comme à l'armée, à l'hôpital,
au tribunal. Peur des malheurs et douleurs qui peuvent arriver. Bien sûr,
on peut être plus ou moins brave et surtout plus ou moins menacé.
À la mère dont le petiot hurle
au premier jour de la maternelle, on dit: «Il va s'habituer.»
C'est effectivement ce qui se passe. On s'habitue. La plupart oublient
même qu'ils ont eu peur, qu'ils s'y sont accoutumés. Le pli
est pris. Ils ont peur toute leur vie, ne savent plus de quoi. C'est là
que réside l'atrocité de la souffrance obscure.
Certainement, avant l'école, existe déjà
l'oppression du monde. L'enfant, faible, se heurte à la violence
de l'adulte et de ce que permet l'adulte. Il fait l'expérience,
avant d'en avoir conscience, du manque absolu de liberté et de tous
les manques qui en découlent. D'où, d'ailleurs, son évidente
supériorité sur nous: il désire la liberté.
Pour l'enfant, la liberté s'identifie au futur. En cela, il est
tout à fait juste d'assurer que l'enfant est un être de désir.
«Je ne peux pas, je pourrai», dit-il, et nul ne semble s'apercevoir
que se trouve concentrée là toute l'énergie de l'espérance
qu'épouse la volonté.
La dépendance où il se trouve peut
- c'est mon acte de foi se vivre dans une inquiétude qui ne
soit pas une panique. Je savais que je ne pouvais empêcher la peur
de t'atteindre ni de te meurtrir, mais j'ai essayé d'éviter
ce qu'il était en mon pouvoir d'écarter de ton enfance: la
sombre cochonnerie de l'institutionnalisation des rapports de peur entre
adultes et enfants. Car cela n'était en rien nécessaire.
Il n'entrait pas dans mes vues de faire de toi
un bouddha, le prince protégé de tout mal par ses parents;
jamais je ne t'ai caché ta souffrance ni celle des autres, ni la
mort, ni l'agressivité des hommes, ni nos faiblesses. Mais pourquoi
aurais-je permis que tu vives la peur pour la peur, pour le pur apprentissage
de la peur coutumière?
Et qu'avons-nous à faire des poncifs délétères
selon lesquels «il faudra bien qu'un jour ou l'autre, elle y passe»
? Entends qu'elle (toi) passe au laminage de la terreur. «Le cynisme
est la seule force dans laquelle les âmes vulgaires touchent à
la probité» (Nietzsche). Si bien qu'on me répète
indéfiniment: «C'est comme ça!» avec un défi
aigre et méchamment triomphal dans la voix.
Eh bien non. Les choses ne sont pas comme ça.
D'abord parce que, de mon côté, je peux changer ce qui ne
me convient pas (et il est assez intéressant de noter qu'une phrase
aussi lumineuse puisse apparaître, par les temps qui courent, comme
celle d'une illuminée), ensuite parce que les choses qu'il n'est
pas en mon pouvoir ou en mon seul pouvoir de changer, je puis toujours
les refuser et ne pas pactiser avec les résignés et accepteurs
(mais là encore la sagesse des nations considère comme une
folie de refuser l'inéluctable; ne sachant plus dire non, on méconnaît
le sens vrai du oui; incapable d'acquiescer, on accepte).
Catherine, une de nos amies, professeur d'anglais,
nous avait dit un soir: «Les récréations... On dirait
des truies qui hurlent.» L'expression était si adéquate
que j'ai, en un instant, été envahie par le souvenir de ces
cours de récréation, de ce bruit si particulier, jamais entendu
nulle part ailleurs, d'enfants hurlant. Et l'atmosphère des veilles
de vacances, cette espèce de sauvagerie qui s'emparait des gamines
... Une fois de loin en loin, il arrivait que l'une craignît l'ennui
de l'été mais pas l'ensemble, oh non! pas l'ensemble ...
Bonnes ou mauvaises élèves, nous attendions l'été
avec une immense convoitise. La veille des vacances, des farandoles barbares
se déroulaient d'où je me tenais lâchement à
distance: «Vive les vacances! À bas les pénitences!
Les cahiers au feu! La maîtresse au milieu!» Je n'osais pas
chanter ça. Sans doute, terriblement lèche-cul, craignais-je
de trahir l'institutrice que j'aimais, que tout me forçait à
aimer. (Mais elle était gaie ce jour-là - pour elle aussi
c'étaient les vacances - et j'aurais pu lui lancer un clin d'œil
en passant ...) Il y avait quelque chose de bien plus sérieux dans
ma réserve. J'ai toujours eu une implacable épouvante du
feu, or, je prenais la chansonnette au mot, très littéralement,
et je ne pouvais «quand même pas» souhaiter à
la maîtresse une mort si horrible. Dans la petite horde, toutes n'avaient
pas la même conscience de ce qui se disait là, mais toutes
n'étaient pas simplettes non plus et je sentais bien que la farandole
enragée exprimait une haine réelle.
J'avais très peur.
Nous étions «heureuses» pourtant.
Je me souviens de chacune de mes institutrices, Mlle Obez, Mme Lasser,
Mme Lemaire, Mlle Boidin, de braves femmes, très compétentes
de surcroît. C'était une bonne école que l'école
Sophie-Germain et la directrice, Mlle Goffaert, avait su créer un
climat «détendu». La vie se déroulait sans grand
drame. Les maîtresses, plus ou moins sévères, élevaient
peu la voix. Parfois, l'une ou l'autre riait, pendant la récréation.
Ça nous faisait plaisir. Il y avait d'autres écoles, non
loin, où les institutrices avaient l'air méchant ou vulgaire.
Pas chez nous, on avait de la chance. Certes elles étaient distantes
et cela me serrait le cœur, mais on pouvait toujours poser des questions
sur ce qu'on n'avait pas compris, elles répondaient sans s'énerver.
Oui, de bonnes maîtresses ...
Je n'ai pas de reproches à leur faire.
Elles m'ont bien aimée (j'ai tout fait pour ça!). Et je le
dis le cœur fendu.
Les enfants n'aiment pas l'école. Ceux
qui disent l'aimer, comme je le faisais, vivent souvent dans un système
de séduction dont ils ont bien plus de mal à se débarrasser
que ceux dont on a brisé la révolte par la répression.
J'«aimais» l'école parce que
ça faisait plaisir à Maman. Et que, partant, les institutrices
puis les professeurs me savaient gré d'être attentive, disciplinée,
obéissante.
Me faire aimer d'elles, c'était surtout
échapper à l'enfer d'humiliations où vivaient les
«mauvaises» (on disait les «bonnes» et les «mauvaises»,
c'était toute une conception morale de la réussite scolaire).
Il me semblait que jamais je n'aurais pu supporter les constantes réprimandes,
les cris, voire les claques, les mains sur la tête, les tours de
cour, le coin, la convocation des parents. Maintenant, Marie, j'ai très
peur de ma peur ancienne. Quelle dignité pourrais-je attendre de
moi si je me trouvais un jour en situation d'être ainsi humiliée
ou punie et que «je ne puisse le supporter» ? Si je rampais
à six ou douze ans, sans doute ramperais-je encore maintenant et
demain.
Mais le pire, c'est que je voyais assez clairement
la part de ma poltronnerie et que pour rien au monde je n'aurais voulu
être «une chouchoute» ; tu imagines dans quelle situation
compliquée je me mettais alors, mais je t'assure que je n'étais
pas la seule enfant à m'angoisser dans d'inextricables fils. Les
deux premières années, «bavarder» était
le crime par excellence. Au cours préparatoire, avant toute chose,
on nous apprenait à nous taire et, plusieurs fois par jour, nous
devions rester assises les bras croisés, le doigt sur la bouche
(je l'ai encore vu faire en 1980 dans une école du XIIe arrondissement).
Si bien que lorsque mes petites voisines me parlaient, je ne leur répondais
pas! Tu vois, un peu ...
J'avais beau avoir six ou sept ans, je savais
pertinemment que c'était d'une goujaterie grotesque. Alors je rattrapais
ma réputation avec une drôle de perversité destinée
à culpabiliser la maîtresse et à montrer à mes
compagnes que j'étais, malgré tout, de leur côté.
Chaque fois que la maîtresse en colère demandait: «Qui
a parlé?» ou : «Qui a ri?», moi, l'innocente,
je levais le doigt. Elle hésitait à me punir et ne le faisait
qu'avec un air de s'excuser dont je jouissais fort. Consciente que cette
supercherie pouvait aussi bien m'attirer la rancœur de mes condisciples,
je m'évertuais par ailleurs à mériter une auréole
de bonne petite camarade; je recopiais les cours des malades, jouais les
avocates pour les tabliers tachés et les lacets perdus. Puis je
rentrais chez nous et persécutais ma petite sœur.
Vers huit ou neuf ans, j'étais moins névrosée.
Ou, peutêtre bien, plus inconsciente des déchirements
auxquels m'exposait la peur d'être rejetée par les institutrices
d'une part, les élèves de l'autre. Bref, j'étais devenue
normale, je souriais beaucoup, je faisais bien mes devoirs et au besoin
ceux des autres. Une enfant gaie, serviable et sans problèmes...
À tous les niveaux, l'école encourage
la lâcheté. Et ce n'est d'ailleurs la faute de personne. C'est
la situation scolaire ellemême qui crée une mentalité
d'enrégimenté. Prends par exemple mes «bonnes maîtresses».
Elles ne manquaient pas de nous dire qu'il fallait les interrompre chaque
fois que nous perdions le fil. Comme si ç'avait été
simple! Lever le doigt pour faire remarquer à toute la classe qu'on
est un peu dur de la comprenette, ça demande déjà
du courage. Avouer qu'on est perdu, on peut le faire une fois, deux fois
... Trois, ça devient délicat et quatre, sérieusement
embêtant. Pendant qu'on fait répéter, les élèves
qui ont compris perdent leur temps. Si bien que c'est le tour classique:
seuls les bons peuvent se permettre, ce qui demeure, qu'on le veuille ou
non, à la limite de l'impolitesse. Tout le reste à l'avenant,
on fait semblant de comprendre, on triche, on falsifie ses notes. Que tout
ça est infect ...
Ce dernier mot m'évoque autre chose. C'était
au lycée. Je transpirais beaucoup («maladivement», disait-on),
c'était une sueur froide, aigre, la sueur très particulière
de la peur. Après le lycée, je n'ai plus jamais connu cette
sueur-là que dans des cas de panique extrême. Mais je ne savais
pas alors que si grande était mon angoisse. On avait décrété
une fois pour toutes que j'étais trop timide à l'oral. Quelques
adultes «comprenaient» : eux aussi, dans leur enfance, «perdaient
leurs moyens» quand il fallait monter sur l'estrade, ils s'en souvenaient.
Mais qu'estce que leur compassion changeait pour moi? J'étais
d'un «tempérament» nerveux. Voilà tout... Lors
des compositions, on me donnait du valium. Je ne représentais pas
le seul cas d'espèce et la pratique des tranquillisants, que je
sache, n'est pas tombée en désuétude. Tant s'en faut.
L'enfant timide ou sensible est supplicié
dans ce groupe de petits et de grands aussi énervés les uns
que les autres. Mais craintifs ou pas, tous sont confrontés à
des dizaines d'épreuves quotidiennes.
«Monsieur, je peux faire pipi?
- Attends la récréation.»
Cinq minutes plus tard :
«Monsieur, je tiens plus.
- Ça t'apprendra.»
Presque toute la classe rit. Le maître,
magnanime, prend un air sévère :
«Bon, tu sors. Mais c'est la dernière
fois. Et en rentrant, tu me récites la table de sept. Dépêche-toi.»
L'instituteur n'a pas conscience que cinq ou
six paires d'yeux dans la classe le regardent avec une sorte d'horreur.
Ils savent ce que c'est que l'envie de faire pipi et ils comprennent, de
la vessie à la tête par tous les frissons, qu'ils dépendent
d'un maître, qu'ils sont comme des chiens) des chiens à qui
on fait apprendre la table de sept. Ils sont avec un maître-chien
qui les dresse. La «dignité humaine» ? Heureusement,
ils ne connaissent pas ces mots-là, mais ils pénètrent
profondément bien la cruauté qu'il y a dans l'air.
Cette institutrice milite pour Amnesty, Elle
est de gauche, gentille avec les élèves. Une gamine s'approche:
«Maîtresse, Virginie m'a tiré les cheveux!
- Ce n'est pas beau de rapporter. Va jouer ailleurs.»
Sarah, penaude, se réfugie dans un coin où Virginie revient
la persécuter. Des garçons s'en mêlent. Bagarre. Cris.
Mais les instits sont modernes: il ne faut pas intervenir. Leurs bagarres,
ça les regarde.
Amnesty ... Amnesty .. , ?
Si quelqu'un, adulte ou enfant, te tirait les
cheveux, te faisait boire la tasse, t'attaquait d'une manière ou
d'une autre, j'espère bien que je viendrais à ton secours,
je le ferais pour tous ceux que j'aime et j'attends de toi la même
aide et protection. D'où ça vient cette idée ahurissante
qu'il faut laisser les mômes se battre entre eux? Il n'y a pas de
mômes. Ça n'existe pas les mômes. C'est une vision de
l'esprit (quand il n'est pas tout à fait clair). Dans une bagarre,
j'interviens si on appelle à l'aide et si j'en ai le courage. Et
l'âge n'a rien à voir dans cette histoire. Je reste à
l'écart si on ne crie pas ou si j'ai trop peur. Mais je n'irai pas
déguiser ma peur en «respect de l'enfant» alors que,
constamment, l'enfant est outragé.
La plupart des gens ont oublié leur enfance.
Sinon, jamais ils ne pourraient se conduire envers les mômes avec
un sadisme aussi bête. Tous ceux qui devinent le cruel décalage
entre l'adulte et l'enfant aiment ce merveilleux petit livre de Janusz
Korczak : Quand je redeviendrai petit 1.
C'est un chef-d'œuvre de justesse et j'ai souvent le cœur serré
quand je le reprends.
1. C'est à la suite de
Le Droit de l'enfant au respect, Janusz KORCZAK, Robert Laffont, 1979.
On a tant de mal à se remettre dans la peau
de l'enfant qui dépend complètement des grands. Attendre
... Attendre le bon plaisir du prince ... Quoi qu'on veuille se procurer,
il faut demander, toujours réclamer, faire des minauderies, promettre
d'être sage, de ne pas abuser. Et toujours s'exposer au refus. Quémander
vous rend avide. Pas étonnant qu'il y ait des timbrés pour
tirer sur celui qui touche à leur voiture.
La mendicité obligée de l'enfance
est aussi à l'origine de la peur; c'est l'insécurité
absolue, la pauvreté absolue et la menace odieuse contenue dans
toute dépendance. L'enfant ne sait rien de demain. Quoi de plus
angoissant que de s'entendre répondre : «Tu verras bien!»
? J'ai vu des adultes faire des crises de nerfs pour moins que ça.
Car il est vrai qu'on a le droit le plus entier de savoir.
L'enfant vit en famille dans une menace vague
qu'il peut d'autant moins circonscrire qu'elle se noie dans l'affection.
À l'école, les sources les plus profondes de l'insécurité
permanente, la peur de faire de la peine à ses parents, celle d'être
séparé de ses amis, celle, bien enfouie, de jouer là
tout son avenir, celle de devoir se reconnaître stupide, etc., ne
se prêtent pas aux conversations entre mômes. Par contre 2,
on évoque sans fin la partie visible de l'iceberg: la punition.
Cest un sujet intarissable.
2. Je dis bien «par contre
» et non «en revanche» . Cette règle débile
commence à m'exaspérer.
D'autant qu'elle serait ici en parfait contresens:
où serait la revanche?
Dans notre société, qui punit-on? Les
«malfaiteurs» et les enfants. Uniquement. Et puis tout le monde
trouve ça naturel!
La trouille de l'enfant scolarisé, c'est
qu'il se sait dans la nasse. Il entre dans un lieu disciplinaire. S'il
a dix mille formes possibles, un lieu disciplinaire est essentiellement
un lieu de surveillance, donc de punition. Si un jour l'école t'intéresse,
tu trouveras dans le livre déjà signalé de Michel
Foucault sur la prison, Surveiller et punir, des réflexions
parfaitement appropriées à l'institution scolaire sur le
«principe de visibilité obligatoire» : «C'est
le fait d'être vu sans cesse, de pouvoir toujours être vu,
qui maintient dans son assujettissement l'individu disciplinaire.»
Le pouvoir peut braquer le projecteur sur n'importe
quel enfant, à n'importe quel moment; «Que faites-vous?»
Comment être assez détendu pour dire tranquillement: «Ça
ne vous regarde pas», ce qui est forcément la seule réponse
correcte si l'on veut garder son intégrité dans le réseau
où sont intriquées toutes les surveillances qui s'excercent
sur vous? Les surveillants eux-mêmes sont surveillés, les
professeurs aussi, le directeur aussi. Il faut surveiller. Il faut se surveiller
les uns les autres. Il faut se surveiller soi-même. Tout le monde
vit dans l'appréhension de la punition et se défoule sur
l'élève. Je n'évoquerai même pas les «fessées
déculottées» qui sont loin d'avoir disparu (n'est-ce
pas Geneviève ?), mais toute punition se veut humiliante et n'importe
quel adulte, comme tout enfant, mourrait de honte si on le fessait cul
nu devant trente collègues, n'importe quel adulte rougirait ou pâlirait
si on lui faisait remarquer devant ses voisins qu'il ne sait pas grand-chose
et n'importe quel adulte aurait envie de tuer si on lui ordonnait de lire
à voix haute en public la lettre qu'il écrit à son
amante ou amant pendant ses heures de bureau.
Si quelqu'un ose me soutenir que cela ne se fait
plus, je le ridiculiserai en lui donnant toutes les preuves qu'il voudra.
Encore me gardé-je absolument de dénoncer
des cas de brutalité ou de cruauté mentale qui me semblent
cas d'exception; je ne parle que de l'école quotidienne, celle des
vingt dernières années de ce millénaire, l'école
d'aujourd'hui.
Et je t'aurais envoyée dans cette galère?
!
Je ne t'ai jamais punie. Ce qui ne m'a pas empêchée
de piquer quelques colères et j'éprouverais sans doute aussi
de la colère si je me faisais agresser par un quidam. Mais te punir?
Punir un agresseur (ou charger la «Justice» de faire ce sale
boulot)? Quelle absurdité! Au nom de quoi? Mais surtout qu'est-ce
que ça peut bien vouloir dire? Pour intimider? C'est-à-dire,
au sens littéral, pour faire peur? Comment ne vit-on pas alors dans
la crainte de récolter la violence qu'on aurait semée? Toute
punition n'est qu'une vengeance, une très basse vengeance.
Dans certains foyers, à l'école,
au tribunal, on ne se préoccupe pas des conséquences de la
haine qu'on accumule. On punit pour montrer qui est le plus fort. La loi,
c'est la force. Rompez!
Strictement rien de rationnel là-dedans
; et comme ce prof de philo viré de l'Éducation nationale,
dont j'ai déjà parlé, qu'on avait accusé de
«critiquer toute punition», je dirai qu' «en effet, elle
est inexcusable quels qu'en soient les motifs».
Il y a aussi les adultes qui ne punissent pas
mais qui menacent sans cesse : «Encore un peu et tu vas voir.»
Tu vas voir quoi? On m'aurait fait ce coup-là que certainement j'aurais
voulu mesurer la distance de la menace à son exécution. La
menace est toujours en soi une forme de répression; elle perturbe,
elle énerve.
En classe, la moindre interrogation est chargée
d'un tas de sous-entendus. «Vous avez fait seule cette dissertation?»
peut être l'expression d'une admiration mais plus vraisemblablement
d'une suspicion, d'un sarcasme. «Dites-moi, mon petit, vous me semblez
bien ailleurs en ce moment!» Est-ce que le ton était amical
ou acerbe? Et le gamin va s'interroger là-dessus la journée
entière. Tout compte dans l'évaluation que ces gens qui ne
vous connaissent pas font de vous. À l'école, le danger est
présent en tout adulte; du concierge au directeur, tous sont payés
pour faire les flics. Même le parent le moins gendarme est embrigadé
dans des histoires de contrôle et de signatures.
Si un régime autoritaire décrétait
que désormais nos activités devaient être déposées
par écrit et contresignées par le mari ou la voisine ou la
préfecture, quelques-uns hurleraient au fascisme, mais que les enfants
doivent montrer à leurs parents leur «carnet de notes»
ne gêne personne. Si tu décidais d'aller au lycée,
jamais, au grand jamais, je n'accepterais d'apposer ma signature au bas
d'un rapport de cette espèce, un mouchard en réalité.
Tu pourrais toujours me le montrer si tu voulais (on se demande bien pourquoi).
Me mettrait-on à l'amende?
Je repense à la tête catastrophée
de Blanche: «C'est incroyable! On a un gros problème avec
Loïc; son professeur s'est rendu compte qu'il avait falsifié
ma signature! Tu te rends compte? Jamais je ne l'ai grondé pour
une mauvaise note! Jamais! Qu'est-ce qui a pu lui prendre? Et depuis qu'il
se sait découvert, il reste enfermé dans sa chambre. Ça
fait trois jours! Et rien à faire pour le faire sortir.»
J'aime bien Blanche, elle était dans tous
ses états et je ne savais vraiment pas comment la consoler. Je n'allais
quand même pas lui dire qu'elle s'en sortait plutôt bien et
que l'immense majorité des suicides d'enfants était due très
précisément à la peur d'avouer une mauvaise note ou
à la honte de voir reconnue une fausse signature.
Des psychologues, toujours de service quand il
s'agit de justifier les normes et d'expliquer l'inexplicable, t'affirment
sans sourciller que si l'on ne punit pas l'enfant, il se punira cruellement
lui-même, se blessera, cassera son jouet préféré
(s'accusera de fautes qu'il n'a pas commises, pour faire bonne mesure)
et que l'éducateur doit punir pour «soulager la conscience»
du bambin. Bien sûr qu'il y a des enfants fêlés, mais
pour se punir soi-même, il faut être déjà bien
rongé par la peur, craindre pire, encore et toujours pire, tu ne
crois pas?
Tous les psychanalystes ne sont pas des crétins.
Beaucoup sont assez malins pour être escrocs. Et même, un tout
petit nombre, qui ne sont ni crétins ni escrocs, sont de remarquables
et belles figures de penseurs, de créateurs. Je n'ai pas été
surprise - ça me semblait la moindre des choses - que deux d'entre
eux, assez loin des divans, disons-le, corroborent avec «leurs»
enfants (autistiques pour l'un, «caractériels» pour
l'autre) ce que quelques parents ont choisi de vivre dans une relation
d'où toute idée de sanction est absente. Bruno Bettelheim
: «[Ici] il n'y a aucune règle disciplinaire. Le personnel
doit respecter tout ce que fait l'enfant (on remplace parfois jusqu'à
trente vitres par jour) 1.»A.
S. Neill: «Les enfants de Summerhill ne deviennent pas des criminels
ou des gangsters une fois qu'ils ont quitté l'école parce
qu'ils ont le droit [chez nous] de vivre à fond leur gangstérisme
sans crainte de punitions ni de remontrances 2.»
1. La Forteresse vide, Bruno
BETTELHEIM, N.R.F., 1974.
2. Libres Enfants de Summerhill, A. S. NEILL,
François lviaspero, 1970.
Je te vois sourire. Tu me reproches de me réfugier
derrière les «grands». Il est vrai que c'est par lassitude.
J'ai trop souvent eu à «défendre» ces amis qui
ont voulu un autre rapport à leur enfant que celui du dressage.
Dans les lieux où des mômes déscolarisés vivent
ensemble (lieux de vie, écoles parallèles, etc.), le refus
de la punition prête à bien des visiteurs un prétexte
à parler de «totale liberté» pour celles et ceux
qui éprouvent pour ce mode de vie de la sympathie et à crier
au «laxisme» pour les autres.
Les deux points de vue sont erronés. Il
n'y a pas plus de laisser-aller que de jouissance sans entrave. Il y a
des adultes et des enfants qui apprennent à ne plus avoir peur.
Ce n'est pas forcément facile. Les périodes de gangstérisme
et trente vitres à remplacer, ça demande un grand sang-froid
et une confiance inébranlable dans les rapports humains véritables
qui peuvent naître au sein d'un monde d'où la punition est
exclue. Et il ne s'agit pas d'avoir l'enfant à l'usure. Mais d'instaurer
coûte que coûte une relation où l'enfant a le même
poids, la même valeur qu'un adulte, où tout individu, quel
que soit son âge, est considéré comme seul responsable
de ses actes. La liberté apparente dont quelques-uns se disent frappés
en entrant dans ces lieux n'est pas la vraie liberté. La vraie liberté
ne se voit pas. Qu'un gosse dise à tel ou tel adulte: «Tu
me fais chier, laissemoi seul» ne donne aucune indication sur
le degré de «liberté» qui se déploie ici.
Mais que l'adulte comprenne et s'en aille montre que celui-ci sait «prendre
du champ» et concevoir des rapports indépendants non fondés
sur le droit et la peur, le permis et l'interdit. C'est déjà
quelque chose.
Je connais par cœur tous les refrains qui reprennent
le thème de «l'erreur psychologique [consistant à avoir]
une attitude égalitaire avec l'enfant et à n'user jamais
de sanction» (Schmid dénonçant la pédagogie
du maître-camarade au début du siecle).
Je ne réponds plus. Je te regarde. Tu
es très belle. Tu as presque quatorze ans. Tu rêves dans ton
hamac. Tu sembles aller bien. Ceux qui défendent la discipline et
l'école ont de sales trognes tristes. Ça ne semble pas tellement
leur avoir réussi l'apprentissage de la peur. Elle domine leurs
jugements. Ce sont les mêmes, forcément, qui réclament
plus de policiers. Ils ne conçoivent la vie que disciplinaire avec
des écoles pour apprendre à se taire, des casernes pour apprendre
à obéir, des prisons pour apprendre à mourir.
La vie ainsi se décompose dans l'impossibilité
d'une confiance. C'est ce climat paranoïaque qui suinte de l'institution
scolaire. Étrangement, si le rigorisme est moins sombre dans certaines
écoles qu'il ne le fut; les relations sont de plus en plus tendues
et pas seulement entre élèves et professeurs.
Être «parent d'élève»
est très différent d'être parent tout court et les
rapports avec les enseignants sont nettement conflictuels. Maîtres
et maîtresses en prennent pour leur grade, ils et elles surtout ont
gardé aux yeux de la bourgeoisie que singe de nos jours n'importe
qui un petit côté «domestique». Et de se plaindre
qu'on ne les respecte pas. Quand je vois la rédaction de Laurence
avec un gros trait rouge sur «pécuniaire» et la correction
«pécunier» dans la marge, je me dis qu'il n'y a pas
de honte à ignorer l'orthographe (j'ai vu pire chez des professeurs
et des journalistes) mais qu'il est quelque peu déplacé de
jouer avec le stylo rouge. Reconnaissons que ce genre ... d'étourderie
ne favorise pas le prestige du métier.
Les enseignants du secondaire sont un peu mieux
considérés et ils auraient tendance à marquer autant
que possible les distances. Ils détestent d'ailleurs carrément
les parents qui sont devenus l'ennemi numéro un. Ceux qui voudraient
«faire autrement» se heurtent automatiquement aux parents qui
ne veulent qu'une chose: que leur gosse «réussisse».
Réussir, on leur a appris ça à l'école, c'est
avoir de bonnes notes et pour avoir de bonnes notes, il faut bûcher.
Inutile de chercher midi à quatorze heures. Les enseignants s'arrachent
les cheveux et tentent sans succès de faire admettre aux parents
que l'école a changé: «Ah oui! Parlons-en! À
quinze ans, Amélie ne connaît pas la différence entre
"on" et "ont"! De mon temps...» Le professeur se retourne contre
l'instituteur qui en veut à la télévision qui organise
des débats débiles sur le privé et le public.
Tout le monde se lamente. Pendant ce temps-là,
toi et moi, on va au cinéma. |